Tentation

Ce matin j’ai avalé mon café ; mon estomac a refusé le pain. Fin d’une routine inutile. Devant ma glace j’ai étalé la mousse autour de mon menton ; je me suis souris de cette apparence de père Noël ; j’ai levé le rasoir avant de le reposer sur le lavabo. À quoi bon cette toilette ? Une routine inutile.

Par messagerie, j’ai annulé mon rendez-vous avec mon médecin. Il n’aurait rien à diagnostiquer ; je vais bien. Enfin, je vais, je fonctionne. Une routine qui n’en finit pas.

Je n’irai pas chercher mon journal. Pas aujourd’hui. Pour y lire quelles nouvelles ?  Que les hommes ont encore trouvé un moyen de  s’autodétruire ? Je n’allume pas la radio, son bruit m’insupporte. Une routine  tout aussi insupportable.

Mon épouse, partie hier, ne reviendra que demain et le frigidaire ne contient rien qui me tente.  Aucune envie cependant de sortir au supermarché du coin. Plus tard ; peut-être ; en fait je sais que je n’irai pas. Risque de rencontrer un voisin et de devoir échanger des banalités. Je déteste les banalités. Risque de devoir serrer une main. Je déteste ce contact ; je déteste les contacts physiques.

Depuis des jours et des jours, des semaines et des semaines, des mois et des mois, du matin au soir, j’erre dans le vide sidéral de mes quatre murs-prisons en attendant de passer à travers. Je deviens mon fantôme.

J’ignore pourquoi mon cœur est écorché telle la peau d’un grand brûlé ; aucune raison raisonnable. Mon calvaire est qu’il bat encore encore encore et encore, dérisoire comme une horloge plantée dans le désert d’Arabie. Une routine qui devrait s’arrêter.

Dehors un grand soleil. La fenêtre de mon salon est ouverte. Prendre mon élan. Sauter. Cinq étages.  Combien de secondes avant de heurter le pavé ? « La chute libre est le mouvement vertical effectué par un objet lorsqu’il ne subit que l’effet de la force gravitationnelle. Si on néglige le frottement de l’air, un objet qui effectue un mouvement de chute libre subit toujours une accélération de 9,8 m/s2 orientée vers le sol. » Me voilà renseigné. Pour résumer : le temps d’une bouffée d’air ; celle qui justement me manque tellement. La dernière, la meilleure.

Pourquoi ne l’ai-je pas encore fait ? Tout à l’heure ? Non, tout de suite ? Qu’est-ce qui me retient ? Le devoir ? Prétexte ! Illusion d’avoir encore une quelconque importance pour quelqu’un ?  Rien qui ne s’efface ! Peur de l’après ? Il n’y en a pas ! Peur de la douleur ? Un infime fragment de seconde ! Regret d’avoir sauté ?  Absurdité comique d’un soudain désir de vivre !

Je me penche. J’évalue le parcours ; ne pas heurter quelque objet dépassant d’un  balcon inférieur. Surtout ne pas se rater. Je me penche dangereusement. Le choc. Un flash de couleur. Puis le noir. Plus rien. Enfin ! Enfin plus rien, plus rien, plus rien. Rien, rien, rien. Tout simplement rien.

  • Surprise, me voilà !
  • Mais tu ne devais rentrer que demain !
  • C’est que, chéri, tu me manquais. Tu m’embrasses ?

Avertissement : Ce texte est celui d’un écrivain et donc totalement imaginaire. Il est né de l’idée de traduire sous une forme romancée un article médical sur la dépression. Que mes amis et proches se rassurent. D’ailleurs je n’habite qu’au 4ème étage !

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4 réflexions sur “Tentation”

  1. Ami, que d’images ton nom m’évoquent ! Des souvenirs lointains et pourtant si proches, preuve que le temps n’est qu’illusion.
    (Puisque Paroles vagabondes me donnait l’occasion de te retrouver, j’ai voulu t’envoyer un message, hélas revenu inconnu à cette adresse. Ah ! Google, comme je te hais parfois pour ta bêtise.)

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