Le cap des tempêtes (fin)

16 mars. Position : 45° 23’ S – 93° 10’ W dans les quarantièmes rugissants. La mer est devenue gris cadavre. Il n’y a plus d’horizon.

Voilà cent vingt jours qu’au nom d’Allah, à 11 h 35 précise, un gamin de dix-neuf ans, bardé d’explosifs, en plein marché, a entraîné dans sa mort quatorze personnes. Quel dieu pourrait vouloir une telle haine et être encore un dieu ? L’homme n’a-t-il inventé la religion que pour justifier ses pires folies ? Je n’éprouve aucun sentiment à l’égard de ce kamikaze. L’absurdité de son acte ne suscite en moi que vide. Notre amour est toute ma vie. Il a ôté vos vies, pas l’amour. Alors j’ai embarqué sur ce bateau pour faire exister notre rêve commun de cette traversée mais en solitaire, sans escale et sans retour. Le large est l’estuaire de ma vie. En manque de vous la mer est ma cocaïne. Elle est aussi éternité et en elle je vais vous rejoindre, ma femme, mon fils. J’ai largué les amarres non pour un adieu mais pour des retrouvailles.

Cent onze jours que j’ai pris le large, cent onze jours que j’ai pris le large du désespoir.

Jeanne, Paul, vous me manquez, terriblement.

20 mars. Position : 54° 01’ S – 79° 02’ W vent plein Ouest, au portant. Force 8 avec des rafales à près de 80 km/h. Déjà !

De gros nuages noirs roulent vers moi et obscurcissent le ciel. Les signes avant-coureurs de la dépression sont là. L’odeur de l’air a changé, les vagues blanchissent et se creusent. Le vent a brusquement tourné de près de 90° en forcissant fortement. Le bateau fait des embardées folles sur les crêtes éclatées. Avec vous à bord, j’aurais pris le maximum de précautions. Sans hésiter deux ris à la grand-voile et remplacement du génois par le petit foc. Juste assez de surface pour garder Astraeos manœuvrant et laisser passer la tempête. Mais aujourd’hui ? Juste assez pour quoi ? Pour pouvoir continuer ? Jusqu’où ? Pour continuer quoi ? En prenant le large, j’ai abandonné une vie pour en rêver une autre. Mon corps n’est plus moi et dans son enveloppe je serai à jamais inachevé. La vie est un destin et le mien n’est plus avec les hommes. Ma liberté est d’avoir confié ma vie à la mer. Un fait établi, définitif. Je n’éprouve aucune angoisse parce que je sais que mon projet contient ma finitude.

Cent quinze jours que j’ai pris le large de mon passé et le deuil d’un avenir. Cent quinze jours que j’ai pris le large de ma propre histoire.

Jeanne, Paul, je vais vous rejoindre, bientôt.

22 mars. Position : 56° 18’ S – 68° 10’ W. Les Îles Hermite sont toutes proches à tribord mais je ne les aperçois pas car la visibilité est extrêmement réduite sous les embruns incessants et la grêle glacée. Des vagues de neuf à dix mètres se succèdent et les lames déferlent en rouleaux sur le pont avant. Le baromètre a dégringolé brusquement au-dessous de 960Hpa. L’anémomètre indique des rafales proches des 100 km/heure.

Le foc a explosé et ses lambeaux claquent encore le long de l’étai en faseillant. L’axe du safran doit être faussé et j’ai de plus en plus de mal à tenir la barre. Le Cap Horn, le cap des tempêtes sera la fin de mon errance et la mer le liquide amniotique de ma renaissance à vous car je sais qu’elle ne fait jamais rien en vain.

Cent dix-sept jours que j’ai pris le large, cent dix-sept jours que j’ai pris le large de la vie.

Jeanne, Paul, je vais vous rejoindre, très bientôt.

23 mars. 16 h 30. Cap des tempêtes. M’y voilà. Ma destination finale. Je crois que je le sais depuis cent dix-huit jours.

Je ne maîtrise plus rien. Les vagues sont des murs énormes, le vent hurle, la bôme chahute d’un bord à l’autre avec une rapidité et une violence à vous assommer, Astraeos se débat en craquant de toute part et tarde de plus en plus à se redresser après chaque coup de butoir de la mer. Lui et moi sommes trop fatigués.

Je monte sur le pont, à ma place, une dernière fois.

Jeanne, Paul. Je vous aime. »

 

 

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1 réflexion sur “Le cap des tempêtes (fin)”

  1. Mon Cher Pierre

    J’ai beaucoup aimé ce cap des tempêtes

    Merci

    Ici 🇨🇦TVB je me sens, nous nous sentons paisibles à l’abri de tout, mais très inquiet pour notre France qui va de plus en plus mal et qui n’a plus de gouvernail, ni de cap

    Amicalement

    Philippe

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