Niquet à la houppe

 

Si Charles Perrault avait été confiné.
Avertissement : Les textes en italique sont de Charles Perrault et je ne saurais les modifier malgré quelques protestations de mon logiciel de correction grammaticale.

Né d’une famille ouvrière, politiquement de gauche, très à gauche, Bernard avait contre lui « d’être si laid, si mal fait » que son père voulait à sa naissance refuser de le reconnaître. En grandissant, il ne s’était pas amélioré. Des sourcils épais dissimulaient des petits yeux surplombant un nez cyranesque, lui-même encadré de grosses joues flasques, sous lesquelles un double menton terminait un visage grêlé. Le reste du corps se voyait à l’avenant avec un dos bossu, un ventre bedonnant reposant sur des pattes trop courtes et jambonnantes, brrr…vraiment rien pour plaire ! Aussi, faut-il le révéler ici, restera-t-il longtemps puceau. Quelle femme aurait voulu d’un tel homme et a fortiori d’un tel mari ?

Lassé de se faire appeler Niquet à la houppe2 à cause de cet épi rebelle qui se dressait obstinément sur un crane pourtant par ailleurs assez dégarni, il s’était offert à l’âge adulte, celui où on croit faire ce que l’on veut ou presque, une perruque, trumpiste par défi à la société. Elle n’arrangeait pas plus son aspect qu’à celui qui a donné le nom à cette coiffure !  Depuis, plus personne ne pouvait l’appeler par son ancien sobriquet, mais – par contraction de son prénom et par référence à son aspect grassouillet – on le remplaça derrière son dos, les gens sont méchants, par celui de « berniquet ». Malgré mes recherches approfondies, je ne saurais dire si c’est par dérivation de l’interjection « bernique 1», pour faire allusion à une situation sans solution ou par référence à ce mot très ancien désignant un bahut, qu’il faut bien reconnaître globalement assez descriptif de son allure.

Pourtant, malgré ce physique décourageant, Bernard avait beaucoup d’amis car il était aussi plein d’esprit qu’il était laid et son avis sur les choses du monde était donc très recherché… enfin dans ce monde de gauche dans lequel il était resté par fidélité filiale, cependant un peu moins à gauche que ses parents par réflexion personnelle. Il était très cultivé dans beaucoup de domaines, sa réflexion approfondie pleine de nuances et ses avis toujours objectifs. Rien qu’à l’écouter, on avait l’impression d’être plus intelligent. En outre il était un homme d’une grande gentillesse, le handicap de naissance lui ayant appris l’indulgence et la compassion, traits de caractère qui se font rares de nos jours.

Il se trouva que naquit, la même année que lui mais dans une maternité privée et réputée, une princesse qui fut appelée modestement Aurore. (Notons au passage que Charles Perrault n’a donné aucun nom ni prénom à celle qui épousera Riquet la houppe : négligence d’auteur ou mépris machiste ?) Cette enfant se révéla rapidement « plus belle que le jour mais n’ayant aucun esprit, bref aussi stupide que belle ». (Encore une parenthèse pour souligner ici qu’aucun écrivain ne pourrait se permettre aujourd’hui d’écrire une telle description macho sans susciter un tollé général ! Je rappelle d’ailleurs que son auteur ne s’est marié qu’à 44 ans, ce qui peut avoir un rapport avec le peu d’estime qu’il porte à l’héroïne de son histoire.)

Bien entendu, en raison de leur noblesse, ses parents ne pouvaient être politiquement que de droite, très à droite, et cette jeune fille reproduisit en grandissant les idées familiales, trop sotte pour se permettre de se construire les siennes. C’est que, faute d’intelligence, il faut avoir des certitudes sur lesquelles pouvoir s’appuyer et plus elles se révèlent extrêmes moins elles sont discutables et donc plus sécurisantes.

Comme Bernard, Aurore eut toujours beaucoup d’amis, mais ceux-là attirés évidemment et uniquement par sa beauté. Si le marivaudage allait parfois jusqu’au lit où elle faisait preuve de bonne volonté et même d’un certain savoir-faire, sa conversation d’après, plus encore que celle d’avant, plus volontiers tolérée en préliminaire imposé, faisait fuir tout prétendant potentiel, si bien qu’elle ne recevait jamais de demande en mariage, au grand désespoir de ses parents, prêts pourtant à apporter dans la corbeille une dote consistante, placée aux Bahamas.

Donc, résumons : nous avons d’un côté, un jeune homme laid, de gauche et intelligent et de l’autre une princesse, belle, de droite et bête comme ses pieds.  C’est dire combien la rencontre semble improbable. Seul un conte à la Perrault ou un hasard à la Française des jeux pouvaient la provoquer.

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Or il arriva que Manuel Cramon, le président de la République française de l’époque (que nous connaissons déjà à travers l’histoire de Cendrilla) décida de créer une nouvelle convention citoyenne, cette fois de l’économie. 150 personnes, tirées au sort, un semblant de panel, allaient avoir pour mission d’élaborer des propositions pour « réduire les impôts tout en dépensant plus » et ainsi d’imaginer, par un simili vox populi, ce que tout expert a toujours jugé impossible. Instruit d’une consultation précédente qui avait abouti à autant de mesures que de participants et aussi impopulaires les unes que les autres, il ne promit pas cette fois de soumettre le résultat de leur travail à référendum, mais simplement à une commission sénatoriale, rendant ainsi possible, sinon probable, un enterrement de première classe.
Voilà comment Bernard et Aurore se retrouvèrent un jour dans une même assemblée, qui plus est assis l’un à côté de l’autre, dans une salle du ministère de l’Économie et des Finances. Comme quoi le panel était bien constitué puisqu’étaient présentes des quidams de gauche et de droite, des riches et des moins riches, et – surtout des intelligents – et des sots ! Sur l’ensemble de ces critères, je ne saurais m’aventurer à affirmer sérieusement que notre population était proportionnellement bien représentée.
Bernard, vilain mais homme, fut évidemment plein de désir pour sa belle commensale et ne voulut donc manquer aucune séance. Quant à Aurore, qui aurait d’abord préféré avoir un autre voisin plus charmant, elle fut sans cesse étonnée des interventions de ce dernier. Elles étaient dans la forme si éloquentes et sur le fond si profondes qu’elles retenaient toujours l’attention de la salle… avant d’être abandonnées de peur d’être mal comprises, même par les nommés « experts » chargés d’aider le groupe à réfléchir, parait-il sans les influencer. (Comment est-ce possible ?)  Si elle avait fréquenté de très beaux garçons, jamais elle n’en avait rencontré un seul d’aussi intelligent, un QI à faire exploser le compteur…à ce qu’elle pouvait en juger. Elle en éprouva à son égard une forme d’attirance, jusqu’alors inconnue d’elle ; pas au point cependant d’imaginer lui accorder des faveurs cependant consenties volontiers à d’autres.
Quant à lui, il avait bien noté qu’elle restait muette pendant les débats et qu’elle ne comprenait guère ce qu’il tentait d’expliquer. Il l’avait même vu un jour approuver une suggestion pourtant absurde, dont ne sait plus très bien l’auteur si ce n’est qu’il portait toujours sur lui ce gilet jaune qu’il convient d’enfiler en cas d’accident de la route pour se rendre visible. À croire que sa voiture était en panne en permanence.  Il suffisait, avait-il affirmé avec certitude, de doubler les impôts des riches et de n’attribuer la gratuité des services publics qu’aux autres. Une idée, selon Aurore, si simple à mettre en œuvre qu’il était étonnant qu’aucun gouvernement n’y ait jamais pensé au préalable. Il ne lui vint même pas à l’esprit combien cette mesure pourrait fortement déplaire à ses parents.  Si Bernard avait déjà constaté des limites certaines au cerveau de cette femme, à partir de ce jour il s’étonna qu’il puisse être tout de même si petit ; une curiosité qui n’enlevait cependant rien à son charme et aux agréables fantasmes qu’elle suscitait en lui la nuit et de plus en plus tenaces au réveil.
À ce stade de l’histoire, nous nous trouvons dans la même impasse que Charles Perrault avec son Riquet à la Houppe et sa princesse inconnue et devrons comme lui faire appel à une « belle de mai » ou à un miracle, comme vous voulez. Vous ne croyez ni à l’une ni à l’autre ? Pourtant le prodige existe : il vous suffit de lire les programmes électoraux pour savoir que tout est possible, qui plus est en un clin d’œil… ou un bulletin de vote si vous préférez ! Vous élisez votre candidat et «biscara-biscara-bam-souya,  » votre monde devient merveilleux.
Donc, un jour, à l’heure d’une pause-café dans une brasserie voisine du ministère (il y en a toujours dans ces endroits trop bien fréquentés pour ne pas en avoir) Bernard se décida à exprimer son sentiment, quelque peu sublimé, par un élégant compliment. Aurore en avait déjà reçu des centaines, mais celui-là était si bien tourné qu’elle en fut toute chamboulée. Effet indirect, elle en eut une étincelle d’intelligence en lui faisant remarquer qu’il avait trop d’esprit pour elle ou plus exactement qu’elle n’en avait pas assez pour lui plaire longtemps. (Ce qu’il ne demandait pas !)
–         La beauté, reprit Niquet à la Houppe ou Berniquet si vous préférez, est un si grand avantage, qu’il doit tenir lieu de tout le reste, et quand on le possède, je ne vois pas qu’il y ait rien qui puisse vous affliger beaucoup. Si ce n’est que cela, madame, qui vous afflige, je puis aisément mettre fin à votre douleur.

– Et comment ferez-vous ? demanda la princesse.
–        J’ai le pouvoir, madame, de donner de l’esprit autant qu’on en saurait avoir à la personne que je dois aimer le plus ; et comme vous êtes, madame, cette personne, il ne tiendra qu’à vous que vous n’ayez autant d’esprit qu’on en peut avoir, pourvu que vous vouliez bien m’épouser.
La princesse, tout interloquée, se garda de répondre, s’évitant ainsi de dire une bêtise. Bernard, connaissant sans doute l’histoire de son probable et très ancien cousin *, ne posa aucune condition et accomplit ce qu’il pensait devoir accomplir, tout en sachant que jamais plus il ne pourrait en faire bénéficier une seconde femme ? (C’était son joker et je ne connais malheureusement pas la formule magique utilisée ! Abracadabra ne fonctionne pas.)  Elle se sentit aussitôt « tout autre qu’elle n’était auparavant : elle se trouva une facilité incroyable à dire tout ce qui lui plaisait, et à le dire d’une manière fine, aisée et naturelle. »
Enfin, pour ce qui est de la parole, si elle vient facilement aux femmes, pour les idées, faut-il encore posséder au préalable une culture qu’elle n’avait pu acquérir précédemment. La tentative de conversation tourna court, l’un développant sans méfiance ses concepts de gauche et l’autre débitant élégamment ses théorèmes de droite, créant ainsi rapidement un fossé malsain et contrariant. « Je vois bien, déclara alors Bernard, qu’il est trop tôt pour que vous m’aimiez et je saurai être patient », ce à quoi elle répondit avec beaucoup d’honnêteté qu’elle craignait que son aspect à jamais ne l’en empêche.
« Si vous m’aimez assez pour souhaiter que cela soit ; et afin, Madame, que vous n’en doutiez pas, sachez que la même fée qui au jour de ma naissance me fit le don de pouvoir rendre spirituelle qui me plairait, vous a aussi fait le don de pouvoir rendre beau celui que vous aimerez, et à qui vous voudrez bien faire cette faveur. »
Du coup, Aurore l’aurait bien épousé tout de suite, le croyant sur parole ou plus précisément sur le pouvoir qu’il venait déjà de démontrer à son profit.  « Si la chose est ainsi, dit la princesse, je souhaite de tout mon cœur que vous deveniez le prince du monde le plus beau et le plus aimable ; et je vous en fais le don autant qu’il m’est possible. » Cependant, Bernard, bien que tenté pour des raisons que nous devinons, instruit dans beaucoup de domaines mais de toute évidence pas assez des femmes, voulut galamment qu’elle prenne son temps pour y réfléchir et lui donna rendez-vous l’année suivante à pareil jour.
Elle s’en alla donc aussitôt montrer son nouveau talent à tous ces hommes qui lui tournaient autour depuis si longtemps. Belle, riche et maintenant intelligente, elle devenait désormais la femme idéale à épouser. Tous firent grands efforts pour s’en faire aimer, et presque tous la demandèrent en mariage ; mais elle n’en trouvait point qui eût assez d’esprit, et elle les écoutait tous sans s’engager avec l’un d’eux.
Dans le conte, par un artifice compliqué et invraisemblable pour que tout finisse bien et que les bambins puissent dormir en paix, Riquet la houppe épousera sa belle qui le transformera donc à son tour en prince charmant. Pour une fois, il ne nous est pas dit qu’ils eurent plein d’enfants, mais on le devine. Est-il cependant bien raisonnable de raconter de telles sornettes à nos bambins ? Comment peuvent-ils ensuite croire ce que les adultes leur racontent ? D’autant que Charles précise que parmi ses courtisans, il en vint un si puissant, si riche, si spirituel et si bien fait, qu’elle ne put s’empêcher d’avoir de la bonne volonté pour lui. Pourquoi aurait-elle donc attendu, puisqu’il avait toutes les qualités requises et qu’elle éprouvait un penchant évident pour lui ? D’ailleurs, de toute façon, elle avait oublié son rendez-vous avec Riquet, montrant ainsi une reconnaissance à la mémoire courte pour son bienfaiteur.

Dans mon histoire à moi, il arriva un méchant virus interrompant les réunions de la convention. Vous connaissez le dicton : loin des yeux… Il se trouva en outre qu’Aurore, au lendemain du déconfinement, fut invitée à un bal organisé par le prince saoudien Abdada Ben Abdelduriz, fils de Mohamed Ben Abdelduriz, en vacances dans la résidence d’été familiale de Saint-Tropez (prononcez saint-Tropp). Si celui-ci passa sa soirée à danser avec une certaine Cendrilla, complètement et joliment masquée dont j’ai déjà raconté l’histoire par ailleurs, notre Aurore attira rapidement l’attention et l’intérêt de son frère Ahmed qui ne tarda pas à lui faire une déclaration enflammée.  Comme elle hésitait quelques instants à lui répondre, il insista : « Êtes-vous mal contente de ma naissance, de mon esprit, de mon humeur, et de mes manières ? », prouvant ainsi qu’il possédait, outre toutes ses qualités aisément apparentes, une culture littéraire française.
–  Nullement , j’aime en vous tout ce que vous venez de me dire, répondit la princesse qui ne voulait pas être en reste d’esprit et avait lu ses classiques depuis que Niquet lui avait offert l’intelligence.

 

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C’est ainsi qu’elle se mariera et oubliera Bernard à jamais. Après tout, ce dernier n’avait pas su saisir l’occasion quand elle était toute disposée à lui dire oui ; tant pis pour lui.

Repéré par des journalistes pour son intelligence lors de la fameuse convention, il acceptera d’abord quelques interviews, proposées exclusivement en radio pour une raison évidente. Il s’y montra si bon, si clair, si convaincant, qu’il lui fut rapidement offert une chronique hebdomadaire d’actualité et même quelques éditos dans « L’observateur », sa plume étant aussi alerte que son esprit. Ainsi reconnu pour ses qualités d’analyse, il deviendra par la suite conseiller personnel du Premier ministre du moment, poursuivra cette fonction avec son successeur et, devenu homme d’influence, parviendra à mettre dans son lit quelques ambitieuses – et quelques ambitieux, la curiosité se déclinant aisément avec l’esprit. Jamais cependant il ne se mariera et jamais il ne le regrettera, le manque de gratitude d’Aurore l’ayant rendu quelque peu méfiant pour ne pas dire franchement misogyne. C’est ainsi qu’aucune femme ne l’aimera assez pour que, par le pouvoir d’une fée, il devienne ce bel homme qu’il aurait pu devenir, à moins de partager la moralité très romantique de Charles Perrault :

Tout est beau dans ce que l’on aime,

Tout ce qu’on aime a de l’esprit.

Fin

1Le bernique est aussi un mollusque scientifiquement appelé le Patella vulgata, mais je ne vois pas ce sens valoir le sobriquet de Bernard.

2 En cherchant bien et en remontant très très loin, la famille Niquet aurait probablement trouvé sur les branches de son arbre généalogique un cousin du nom de Riquet (le R étant devenu plus tard un N par la faute d’un greffier de mairie désinvolte) par la troisième fille de l’arrière-grand-père du père de…et dont un fils aurait été surnommé Riquet à la houppe en raison d’une mèche rebelle à sa naissance. Charles Perrault aurait peut-être pu nous confirmer cette hypothèse, mais rien, hélas ! dans ses écrits ne le permet.

 

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