Trente gouttes pour finir

Je t’avais apporté des roses. Trente roses. C’était pour fêter notre anniversaire de mariage. Trente ans, trente roses. Normal ! 

Je voulais t’offrir des roses roses, car elles symbolisent la tendresse et la fidélité en amour. Je t’ai toujours été fidèle, moi ! J’aurais pu, d’ailleurs, t’en offrir quarante puisque nous étions ensemble depuis dix ans lorsque nous nous sommes mariés. Mais il nous fallait attendre d’en avoir l’âge et que tu aies terminé tes études. J’aurais même pu aller jusqu’à quarante-six, car moi je t’ai aimée du jour où je t’ai connue. 

C’était à l’école communale, dans la classe de madame Chalandon, en CE1. Nous avions sept ans. Tu étais arrivée en cours d’année. Tu venais de Paris. Tes parents étaient venus s’installer à Vallet pour ouvrir un magasin de confection. 

Par un matin glacial de février, lorsque la cloche avait sonné, nous étions venus nous ranger deux par deux devant l’entrée de la classe, comme après chaque récréation, attendant que notre maîtresse vienne nous accueillir. Une dame très élégante était sortie de la salle de classe, suivie de madame Chalandon qui, après avoir obtenu le silence dans les rangs, nous avait fait entrer. Tu étais déjà là, assise à la table du troisième rang, le long des fenêtres. C’était la seule place libre qui restait dans la classe, celle que mon copain et voisin, Jojo, avait libérée à Noël puisque sa famille était allée habiter Nantes. Nous avions compris que la belle dame, si bien habillée, devait être ta maman. Tu allais donc devenir ma nouvelle voisine. 

Ce matin-là, les premiers mots que nous adressa madame Chalandon avaient été pour nous dire : 

« Eh bien voilà ! À partir d’aujourd’hui, vous êtes de nouveau trente élèves dans la classe. Je vous présente Jacqueline. Paul, je compte sur toi pour aider Jacqueline à prendre ses habitudes, mais ce n’est pas une raison pour bavarder comme tu le faisais avec Jojo ! » 

D’habitude, je ne parlais pas aux filles. J’enviais mon cousin Victor qui allait dans une école à Nantes, où il n’y avait que des garçons. J’aurais préféré. À Vallet, c’était mixte et dans notre classe, il y avait plus de filles que de garçons. Le fait d’hériter d’une fille pour voisine m’avait mis de mauvaise humeur. Jusqu’à la récréation, je m’étais abstenu de tourner la tête vers toi. Je m’étais appliqué à t’ignorer. 

C’est lorsque nous nous sommes levés pour aller nous ranger devant la porte, avant de sortir dans la cour, que mes yeux se sont posés sur toi. Et là, il s’est passé quelque chose en moi que je n’avais jamais ressenti. Je découvrais ton visage de profil, tes longs cheveux blonds et bouclés, qui me faisaient penser à Boucle d’Or, ton petit nez retroussé et ta bouche où deux ou trois dents avaient dû faire connaissance avec la petite souris. Mon cœur s’était mis à battre plus fort. C’est à ce moment précis que je suis tombé amoureux de toi. Tu m’as regardé, je t’ai souri, tu m’as souri. Nous nous sommes mis dans les rangs. Tu as pris ma main. Nous étions déjà amis. 

Dès les premières récréations, je t’avais initiée aux jeux de billes que nous pratiquions entre garçons, dans la cour. Tu m’avais avoué que tu n’aimais pas jouer avec les filles, ça tombait bien. Je t’avais enseigné les règles et les équivalences : dix agates valaient un petit boulet en porcelaine et trois petits boulets valaient un gros boulet en acier. Je t’avais mise en garde quant à la règle édictée par madame Chalandon en début d’année. Toute bille ou boulet tombant dans la classe serait définitivement confisqué. Un jour, mon copain Jojo avait laissé tomber de sa poche un gros boulet d’acier qui était allé rouler jusque devant le bureau de la maîtresse. Il avait ainsi perdu, d’un coup, l’équivalent de trente billes ! Il en avait pleuré jusqu’au soir. 

Le hasard avait voulu que ta famille ait emménagé dans le hameau où se trouvait la ferme de mes parents, si bien que nous faisions chemin ensemble pour aller à l’école et en revenir. Notre itinéraire nous menait à travers les vignes et par les sentiers qui conduisaient au village. À l’entrée du bourg, il nous fallait remonter vers l’école en suivant un dédale de ruelles peu fréquentées par les automobiles. 

Nous venions d’apprendre à mesurer le temps, en classe, lorsqu’au matin du 30 mars, tu m’avais fièrement exhibé la montre que tu portais au bras. C’était le cadeau que tes parents venaient de t’offrir pour ton septième anniversaire. Je n’en croyais pas mes yeux. 

« Nous allons mesurer combien il nous faut de temps pour aller de chez moi à l’école », me proposas-tu. 

Depuis que, chaque jour de classe, j’effectuais ce trajet aller et retour, j’avais réglé mon pas, mais je n’avais aucune idée de la durée nécessaire pour franchir cette distance. Nous fîmes donc un top départ devant la grille de ta maison qui était située à la sortie du hameau, à trente mètres à peine du petit bois que nous devions longer avant de prendre le sentier qui montait à la vigne du maire. Il était 8h 07. Nous franchîmes le portail de l’école à 8h 37. Le lendemain, puis les jours suivants, nous répétâmes l’opération. L’heure de départ pouvait varier de quelques minutes, mais le résultat 

était toujours le même. Il ne fallait pas vingt-neuf minutes ni trente-et-une, mais exactement trente minutes.  

Nous en avions fait un jeu et si, certain jour, parce qu’il faisait trop froid, qu’il pleuvait ou qu’il faisait trop chaud, nous nous laissions aller à marcher plus vite, ou moins vite, nous ajustions nos dernières enjambées pour franchir la ligne dans la trentième minute, ni avant, ni après. 

Les jours passèrent, puis les années. Après Madame Chalandon, nous eûmes monsieur Thibaud pour maître, en CE2, puis monsieur Fallourd en CM1-CM2. Nous avions réussi, jusque-là, à partager beaucoup de nos jeux, même pendant les vacances avec les copains du hameau. Tu m’aidais à faire mes devoirs, car tu apprenais plus facilement que moi. Un jour, pendant la dictée, le père Fallourd m’avait surpris à loucher sur ton cahier, car nous étions toujours assis à la même table. J’avais eu droit au rituel qu’il réservait aux tricheurs. Il fallait lui présenter la règle qui faisait partie des fournitures scolaires que le maître nous distribuait au début de l’année. C’était un triple décimètre en bois dont les quatre faces étaient rouge, vert, jaune et bleu. Il nous faisait tendre la main devant lui puis il frappait d’un coup sec avec la face rouge de la règle, « Car le rouge est la couleur de l’interdit ! » clamait-il, sentencieux. Puis il avait ajouté : 

« Paul, tu me copieras trente fois : je ne dois pas tricher sur ma voisine ». 

Après, c’est toi qui surveillais ce que j’écrivais et me soufflais les corrections. Et puis, vint la fin de l’année du CM2. Tandis que je devais redoubler cette classe, tu es partie dans un collège privé, à Cholet. C’était à une trentaine de kilomètres de Vallet. Tu fus donc interne. 

Nous nous voyions moins souvent et tu me manquais déjà. Lorsque je pensais à toi, dépassant la grille de la maison de tes parents en partant pour l’école, je m’appliquais à respecter les trente minutes du trajet ; mais souvent, il me fallait ralentir mon pas avant d’arriver, car mes enjambées s’étaient allongées à mesure que j’avais pris de l’âge. 

Tu étais en quatrième lorsque je t’ai embrassée pour la première fois. Nous avions treize ans. Je venais d’être reçu au certificat d’études primaires. Je me préparais à entrer en apprentissage chez le père Cheval, le boucher de Vallet. J’avais considéré que nous étions d’âge à le faire. Tu n’avais pas dit non. Dès lors, nous profitions des rares moments où nous pouvions être ensemble, aux week ends ou pendant les vacances, pour retrouver nos cachettes d’enfants, dans la grange à foin de mon père ou dans le vieux cellier abandonné du père Jules, derrière chez toi, à l’abri de regards indiscrets. Nos jeux, alors, avaient le goût d’interdit. Ils franchissaient chaque fois de nouvelles limites et nourrissaient nos rêves dans l’attente impatiente des étreintes à venir. 

Mon CAP en poche, le temps du service militaire était venu. J’avais été incorporé dans le Trentième Régiment d’Infanterie de Marine, à Mourmelon. Tu terminais tes années de lycée et te préparais à entrer à l’école d’infirmières, à Nantes. Cette période fut pénible pour nous deux. Surtout pour moi d’ailleurs, car je ne tardai pas à te soupçonner de combler mon absence avec quelque étudiant nantais de ton entourage. J’en avais eu le pressentiment quand un compagnon de chambrée du Trentième m’avait fait part de son malheur en surprenant sa fiancée, lors d’une permission, dans les bras d’un autre. Mon sang n’avait fait qu’un tour. Le soir même, je faisais le mur de la caserne pour aller me rendre compte sur place de la situation et tombai nez à nez, sur le trottoir, avec mon adjudant de compagnie qui rentrait du mess. J’en pris pour trente jours d’arrêt et retardai d’autant notre prochaine rencontre. 

Mon chef de section, un caporal-chef de carrière un peu aviné, avait tenté de me rassurer. 

« Écoute mon gars, me dit-il un soir qu’il m’avait entraîné au foyer de la caserne pour ne pas être tout seul à boire, j’en ai vu passer des troufions depuis que je suis ici. Et bien, selon mes statistiques, il y a 30% de cocus chez les appelés. Tu as donc deux chances sur trois de ne pas l’être ». 

C’était un point de vue optimiste qui ne me convainquait pas plus que ça. Mais toi, tu m’as juré avoir toujours été sage. J’ai fait semblant de te croire. De mon côté, j’étais sorti quelques fois avec une ou deux filles de Mourmelon, mais moi, c’était pas pareil, j’étais militaire. 

C’est après que nous avons vraiment été heureux ensemble. J’étais libéré du service militaire, tu avais ton diplôme d’infirmière en poche, il ne nous restait plus qu’à trouver un emploi avant de pouvoir penser à nous marier. Nous étions encore dans les Trente Glorieuses, il était alors facile de trouver du travail. Je me fis embaucher comme boucher dans un supermarché de Nantes. Tu remplaças la mère Juton qui, après trente années de service à l’hôpital du Loroux-Bottereau, avait pris sa retraite d’infirmière. La vie était à nous. 

Ah ! Le jour de nos noces, je m’en souviens comme si c’était hier ! C’était le 30 août; il faisait une chaleur torride, plus de 30 degrés peut-être bien ! Mais le muscadet ne se marie pas toujours très bien avec la chaleur. Avant même le début du bal, il avait fallu ramener ton père chez vous dans le fourgon du père Jules qui, lui, était encore le plus saoul des deux. Quelle rigolade ! Toi, tu n’avais pas trouvé ça drôle, et ta mère non plus. Nous nous étions presque fâchés pour cela. 

Comme nous étions bien tous les deux, dans cette petite maison que nous avions trouvé à louer sur 4

les bords de Loire ! Tous les dimanches, nous venions faire notre marché à Vallet. Nous achetions infailliblement nos deux douzaines et demie d’huîtres pour notre repas du midi. J’en ai encore le goût dans la bouche. Tu voulais faire un enfant, tout de suite. Moi, je n’étais pas pressé, car je craignais que le petit polichinelle prenne ma place dans ton cœur. 

« Attendons d’avoir 30 ans, t’avais-je proposé. Nous serons mieux préparés pour faire de bons parents. » 

Cette question nous faisait nous quereller souvent, jusqu’au jour où je t’ai cédé. Alors, nous nous sommes mis au travail. Mais, ça ne marchait pas. De mois en mois, nous accumulions les déceptions. J’avais presque 30 ans, en fait, lorsqu’on nous fit comprendre que je ne pourrais jamais avoir d’enfant. 

Notre ménage aurait pu sombrer, face à cette désespérance qui te tomba sur la tête. Mais tu semblas t’en remettre sans m’en porter grief. Quelques années passèrent durant lesquelles tu pouponnas les enfants de ta sœur. Tu allais chez elle, à Clisson, pour les garder tous les samedis après-midi, pendant que je regardais le rugby à la télé. 

Puis un jour, tu m’as annoncé, des sanglots dans la voix, en rentrant de Clisson : 

« Paul, j’ai du retard ! J’aurais dû les avoir depuis près de trente jours. Je crois que je suis enceinte ! » 

Je compris alors que les enfants de ta sœur avaient eu bon dos. Mais tu me juras que cette histoire était terminée et que, si je voulais bien te garder, tu te ferais avorter. Que serais-je devenu sans toi ? Je n’aimais que toi, moi. Alors, avec ta promesse de ne plus jamais me tromper, j’avais passé l’éponge. C’était il y a plus de quinze ans. 

Mais hier, alors que je rentrais de la pêche, avec mon ami Pierre, je t’ai aperçue sortir de ce pavillon, au 30 de la rue du Gard, dans le lotissement du Plessis. C’est là que, depuis son divorce, Henri Perrin, ce vieux beau aux cheveux poivre et sel et à la réputation de coureur de jupons, vit seul. C’est de là que tu sortais ! Comment pourrais-tu le justifier ? Je n’avais même pas besoin d’explication. Quelques rapprochements m’ont suffi à tout deviner. 

Ainsi, la veille même de notre anniversaire de mariage, j’ai compris que tu m’avais trompé une seconde fois. Une seconde fois, ai-je dit, car ce sera la dernière. 

Alors, ce soir, j’ai attendu que tu sois endormie pour rentrer. J’ai pénétré sans bruit dans la chambre et je t’ai mis trente coups de couteau. Trente ans, trente coups de couteau. Normal ! 

Puis, j’ai pris le bouquet de roses que j’avais acheté dans l’après-midi. C’était des roses jaunes, finalement, car le jaune est la couleur de l’infidélité et je les ai disposées autour de ton corps recroquevillé sur ta honte, sur ce lit rougi par ton sang impur. 

Et maintenant, je suis là, dans le salon, à pleurer sur mon désespoir. Si demain matin, je me rends à la gendarmerie pour avouer mon forfait, je sais que j’en prendrai pour trente ans. Je ne vivrai pas jusque-là. 

Alors, j’ai pris dans l’armoire à pharmacie, la petite fiole contenant mon médicament que je prends pour le cœur. Cinq gouttes, matin et soir, surtout pas plus. J’en ai versé trente dans un verre d’eau que j’ai bu d’un trait. 

D’ici une petite demi-heure, tout sera fini pour moi. 

Jean-Luc Allain

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