Vous avez dit un rendez-vous amoureux ? (Épisode 2)

Précédemment : Luc Pariot, génial romancier méconnu, se voit souvent reproché par ses quelques lecteurs de toujours mal finir ses histoires. Souhaitant pourtant participer au recueil collectif de l’Association des Romanciers Nantais sur le thème du « Rendez-vous amoureux à Nantes », il cherche un scénario optimiste.

 Lille- Nantes pour une demande en mariage.

Ils s‘étaient rencontrés début juillet dans une boîte de nuit à la Baule. Michel était immédiatement tombé éperdument amoureux de la belle Sylvie et ne la quitta plus des deux mois d’été.

Mais, début septembre, Michel dût partir reprendre ses études de commerce à Lille tandis que Sylvie entrait en première année de médecine à Nantes.  Pour lui, d’une nature expansive et sentimentale, cette brutale séparation fut un véritable déchirement. Aussi, pendant les semaines qui suivirent, il appela son amie par téléphone ou WhatsApp au minimum une fois par jour quand ce n’était pas deux. C’est qu’à cet âge plein de passion et de vitalité, la solitude nocturne des cités universitaires peut devenir une rude épreuve. Chambre-prison si désespérante qu’il ne pouvait s’empêcher certains soirs de composer des mails enflammés et parfois très osés, d’ailleurs avec un certain talent d’écriture qui laisse penser qu’il aurait mieux fait de s’inscrire en faculté de lettres… en particulier à Nantes. Tantôt il décrivait complaisamment ses fantasmes érotiques, tantôt comment il la voyait y répondre tendrement. Sylvie se gardait bien de répondre.  Prudemment, elle ne voulait pas nourrir inutilement cette fièvre masculine sans pour autant la récuser, ce qui pouvait d’ailleurs laisser croire à Michel qu’il était approuvé à défaut d’être encouragé.

Cependant, début décembre, elle lui expliqua qu’ayant des « partielles » à préparer, elle devait absolument se concentrer sur ses révisions et qu’elle jugeait donc préférable d’espacer leurs échanges pendant quelque temps. La première année de médecine est la plus difficile et la plus chargée et elle voulait absolument se donner le maximum de chances de réussir. Elle accepta de garder un Whatsapp le samedi.

Mais même ainsi Michel nota qu’elle avait de plus en plus tendance à abréger leurs badinages et qu’il ne tombait jamais au bon moment. Comme il protestait, elle s’agaça un peu qu’il devait comprendre qu’il en était ainsi pour tous les étudiants de sa Cité universitaire à cette époque de l’année. Tout le monde bachotait et ne sortait que pour les cours et le resto.  Il devait se faire une raison ; concept antonyme du cœur.

De par cette sorte de continence affective, ce rendez-vous devint obsessionnel. Ne cessant d’y penser tous les autres jours, enfin surtout tous les autres soirs, il continua d’écrire ses déclarations d’amour parfois poétiques, le plus souvent suggestives et irrésistiblement achevées dans un sopalin. Mais cette fois il se contenta prudemment de les éterniser dans un grand carnet qu’il offrirait un jour à sa Sylvie en témoignage de sa flamme et de sa fidélité. Il faut dire, à sa défense, que sa vie estudiantine était beaucoup plus détendue que celle de sa chérie. Même s’il prenait son école au sérieux, lui restait beaucoup de temps libre pour fantasmer sur un avenir qu’il n’imaginait désormais plus sans elle.

Il commençait à décompter impatiemment les jours précédant les vacances de Noël, synonymes de ces retrouvailles tant attendues, quand Sylvie lui indiqua, avec ménagement mais sans discussion possible, qu’il n’était plus question qu’il vienne la voir. Elle passerait en effet  le réveillon avec ses parents et le reste des deux semaines serait consacré à des révisions, avec un petit groupe d’étudiants et l’aide précieuse d’un seconde année. Une douche froide suivie d’une autre quand elle lui demanda, certes avec beaucoup de circonvolutions mais là encore fermement, d’arrêter de l’appeler. « Tu es trop passionné Michel et tu me déconcentres. Rien ne doit actuellement me distraire de mes cours. »  Pire encore, devant ses vives protestations, elle affirma, cette fois plus brutalement, la nécessité d’une parenthèse dans leur relation, lui suggérant même de profiter de sa liberté pour « s’amuser » !

Aurait-il dû comprendre ? L’amour rend-il vraiment imbécile à ce point ? Toujours est-il qu’il ne pût s’empêcher de l’appeler encore une ou deux fois, mais, voyant qu’il la fâchait, il préféra lui envoyer quelques mails, prudemment plus fleur bleue que les précédents. Après tout, se justifia-t-il, elle ne les lirait que quand elle voudrait et elle avait bien besoin de se changer un peu l’esprit de temps en temps. Elle ne répondit jamais à aucun.

N’y tenant plus, il décida de lui faire la surprise de lui rendre visite le premier week-end des vacances. Juste le week-end, juste un aller-retour, avec juste une idée en tête qui s’affirmait de jour en jour, à en devenir juste une idée fixe. Lille – Nantes en voiture c’était faisable, même avec sa vieille Twingo. Le hic pratique était dans le double obstacle pour lui de la pandémie. À l’interdiction de sortir de la région sauf raison professionnelle, ce qui ne le concernait pas, ou motif familial impérieux genre décès, heureusement pas davantage, s’ajoutait le couvre-feu à 18h valable sur tout le territoire. Oui, mais rien ne pouvant faire obstacle à l’amour, encore moins à vingt ans, il prendrait le risque. Il éviterait les grands axes pour ne pas se faire prendre et au lieu d’environ six à sept heures de route, il en mettrait huit ou neuf, plus quelques arrêts, et puis voilà tout !  Quand on aime, on ne compte pas. Pour arriver avant l’heure fatidique, il partit tôt et la route se déroula effectivement comme prévu ou presque si ce n’est quelques bouchons inévitables dans la traversée des bourgades et les ralentissements habituels pour travaux sur des départementales. Des petits retards certes mais additionnés suffisants pour n’arriver à proximité de Nantes qu’autour de 18h30 et se faire coincer bêtement en traversant Saint-Herblain par deux motards de gendarmerie pour non-respect du couvre-feu. Pas non plus d’attestation dérogatoire de déplacement pour être sorti de la région Lilloise, Michel cumulait ! Si le capot de sa voiture était chaud bouillant, lui d’un coup était tout refroidi, craignant à la fois une forte amende et une garde à vue. Adieu la soirée avec sa Sylvie. Adieu l’amour, adieu les baisers, adieu le reste !

Il tenta alors le tout pour le tout en leur expliquant le pourquoi de son aller-retour, une confidence dans laquelle il mit tout son cœur pour les convaincre de sa sincérité. Les forces de l’ordre sont, malgré l’uniforme, des hommes comme les autres et peuvent parfois se laisser attendrir.  Voulant tout de même vérifier la véracité de la version peu banale du jeune homme, ils décidèrent de l’accompagner. C’est donc encadré de deux gendarmes, le casque sous le bras, que Michel frappa à la porte de la chambre de Sylvie. Dès qu’elle ouvrit, il mit un genou à terre et commença avec émotion sa déclaration de demande en mariage qu’il n’avait cessé de ressasser sur la route. Il aurait dû penser à acheter un bouquet de fleurs avant d’arriver, regretta-t-il tout de même.

Luc relut son texte. Il lui resterait à développer le scénario, enrichir les profils du couple, conclure la dernière scène. Cette fois, pas de doute, non seulement il tenait une histoire parfaitement dans le thème du rendez-vous amoureux, facilement situé à Nantes, mais elle était en plus tout ce qu’il y avait de romantique. Ses lecteurs (assurés grâce au recueil collectif) apprécieraient. Seulement, voilà que le lendemain, après s’être relu, il trouva la chute du genre « Ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants » d’une affligeante banalité et décida d’en écrire une autre, imaginée dans son insomnie :

Sylvie regarda Michel avec consternation et, se remettant rapidement de sa surprise, l’interrompit brutalement : « Michel, tu n’aurais jamais dû venir !

  • Mais je t’aime comme un fou et je veux t’épouser.
  • Michel, je suis désolé. Oui, je t’aime bien, mais pas…
  • Oh, je comprends, tes études d’abord et on peut attendre si tu veux pour…
  • Pour rien, Michel. Vois-tu, je n’avais pas osé t’en parler au téléphone, te sachant seul et craignant ta réaction…
  • Me parler de quoi, Sylvie ?
  • Eh bien, maintenant il faut que tu le saches ! Je me marie en février prochain. »

C’est à ce moment précis que sortit de la chambre un jeune homme en caleçon tout étonné de voir un garçon aux pieds de sa future épouse et entouré de deux gendarmes. « Que se passe-t-il, chérie ?  Qui c’est ce mec et qu’est-ce qu’il te veut ?

  • Rien de grave, c’est Michel, tu sais, je t’avais raconté.
  • Ah ! oui, ton amourette de vacances ! Et les gendarmes ?
  • Je crains que cette journée ne soit vraiment pas un bon souvenir pour Michel.

Luc Pariot imagina d’abord que Michel, fou de désespoir et échappant à la surveillance des gendarmes, se jetterait par la fenêtre de la cité universitaire (il faudra préciser que Sylvie habitait au huitième étage), mais, anticipant les reproches à venir, il se reprit et décida d’un final moins dramatique, se trouvant décidément très en progrès.

Les gendarmes apitoyés par cette déception amoureuse non seulement ne dresseraient aucun procès-verbal mais l’un d’entre eux, père de famille compréhensif, hébergerait Michel pour la nuit ne voulant pas qu’il reprenne la route dans son état et lui délivrerait même une dérogation spéciale pour rentrer à Lille, après cependant un test salivaire négatif.

Bon, pensa encore notre génial écrivain, Michel pourrait tout de même avoir un accident sur la route, genre dérapage dans un fossé, et le lecteur serait libre alors de le croire ou non provoqué. Une fin ouverte en quelque sorte ! Il allait y réfléchir.

 

 

 

 

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