Vous avez dit rendez-vous amoureux ?

La cinquantaine bedonnante et célibataire endurci, regrettant peut-être un peu de n’avoir jamais voulu s’engager pour la vie, Jean-Jacques avait fait le beau sur un réseau social aux allures d’un sympathique forum de discussion. Très vite il avait eu une accroche sérieuse auprès d’une Marie-Thérèse de vingt ans de moins que lui et dont la photo lui semblait très prometteuse. Pour lui-même il avait choisi un portrait, inutile de montrer son petit ventre, et l’avait légèrement flouté avec le logiciel de retouche de son smartphone pour atténuer le  mauvais effet de sa calvitie.

Attention, avait-elle précisé rapidement dés la première conversation, elle ne cherchait pas une aventure d’un soir. Sa solitude lui pesait et ce « coco.fr » n’était pour elle qu’une occasion de discuter de tout et de rien et  ainsi d’occuper ses insomnies. Elle lui avait raconté ses voyages, visiblement elle n’était pas financièrement aux abois; lui avait précisé être thérapeute, sans qu’il osât demander en quelle spécialité, s’inventant pour lui-même un poste de gérant d’un magasin dont il n’était en réalité que caissier; et quand elle avait voulu donner son avis sur le dernier prix Renaudot, il s’était hâté de changer de sujet. se sentant bébête, lui qui n’aimait que les polars …et encore préférant regarder des séries Netflix.  Par deux fois, il avait suggéré de se rencontrer puisqu’ils avaient la chance d’habiter tous les deux à Nantes, bien sûr en tout bien tout honneur ! Elle n’ avait pas franchement refusé le principe mais esquissé plutôt l’invitation à son sens prématurée.

La troisième tentative fut cependant la bonne. Elle accepta le rendez-vous en en fixant elle-même le jour, le lieu et l’heure. Il en fantasma plusieurs nuits, hésita cent fois sur la façon de s’habiller ; cool avec son blue-jean un peu crado et son polo légèrement limé au col pour faire vraiment décontracté ou un petit effort avec une chemise soi-disant sport et son pantalon de sortie pour faire impression ? Et les chaussures : de ville ou les baskets ? Elle avait dit « Nous sommes bien d’accord, Jean-Jacques, juste pour discuter ? », mais déjà l’appeler par son prénom dénotait une volonté d’intimité et il lui avait trouvé dans la voix un quelque chose qui pouvait dire toute autre chose. Bref, il avait sa chance et n’entendait pas la rater. Et puis le rendez-vous fixé : Vingt et une heures, pour un bout de soirée dans un bar du Bouffay (le Saint-germain nantais), ne ressemblait-il pas déjà à une ouverture sur une suite possible s’il se montrait adroit et à son avantage ?

Le soir venu, il enfila un pantalon et une chemise revenants l’un et l’autre du pressing, des chaussures toutes neuves (il faut savoir investir), ferma la porte de son appartement et prit l’ascenseur en sifflotant, la tête gonflée de scénarios érotiques.

Il n’était pas sorti de l’immeuble qu’il reçut un appel : « changement de programme, j’ai réfléchi que nous serions plus tranquilles pour bavarder chez moi. Je passe te prendre, où habites-tu ? »  Comment refuser ? Chez elle ? Plutôt deux fois qu’une ! Il donna son adresse et elle l’embarqua cinq minutes plus tard. Bien qu’il fasse nuit, l’éclairage des lampadaires de rues suffit à lui permettre de la regarder et à faire monter chez lui un irrésistible désir. Elle le plaisanta en cours de route :« Dis donc, tu sens la poupoune ! Tu partais à l’abordage ma parole ! » « Non, non, bégaya -t-il, se trouvant tout d’un coup tout sot. C’est juste un peu d’eau de toilette. »

Sans qu’il y prêtât attention, ils sortirent du centre-ville et arrivèrent sur l’île de Nantes près du Hangar à bananes. Elle arrêta la voiture dans un parking complètement désert, en bord de Loire, . « Qu’est-ce qu’on va faire là ? » demanda-t-il, soudainement inquiet. « Tu espérais bien une soirée dont tu te souviendrais, je t’assure que ça va être le cas. Allez, descends. » répondit-elle sur un ton franchement ironique. « Mais on devait aller chez toi, non ? » protesta-t-il, comprenant avoir été piégé. « Tu crois donc encore au Père Noël ! ». s’exclama-t-elle en décliquant   sa ceinture de sécurité . « allez, descends,  je ne vais pas te le répéter. »

Deux costauds ouvrirent brutalement portière, l’arrachèrent de son siège et le projetèrent à terre en l’injuriant « alors on voulait se taper une nana gratis », « gros porc, t’as vu ta dégaine », « Qu’est-ce que tu espérais, fils de pute, avec ta tronche ? » … à peine tenta-t-il d’ouvrir la bouche qu’ils lui ordonnèrent de se taire. « Surtout pas un mot ou on te bute ». Il essaya d’implorer Marie-Thérèse du regard. Restée dans la voiture, celle-ci, dont le vrai nom devait évidemment être tout autre, fumait tranquillement une cigarette en tapotant sur son smartphone.

Soulé de coups, la mâchoire fracturée à coups de barre de fer, Jean-Jacques perdit rapidement connaissance. Il fut découvert une heure plus tard, étendu et inconscient, par une patrouille de police qui faisait sa ronde nocturne, bien entendu, dépouillé de son portefeuille, de son téléphone et, petit détail dont il aurait pu rire s’il n’était en état de choc, ses belles chaussures neuves. Il se verra prescrit soixante jours d’ITT et un suivi psychologique auprès d’un thérapeute, un psychologue et un vrai cette fois. Les enquêteurs ne retrouvèrent évidemment jamais aucune trace de la jolie Marie-Thérèse, dont le véritable nom devait être tout autre, même pas sur Coco.fr où elle semblait n’avoir jamais existé.

Luc Pariot, romancier génial méconnu des éditeurs, relut son texte en hochant la tête. Il lui resterait à développer le scénario et à enrichir le profil des personnages. Certes l’histoire pouvait paraître un peu banale mais était directement inspirée d’un fait divers raconté dans  « Ouest- France » et le style emporterait l’affaire.  Et puis l’important pour lui qui cherchait désespérément une idée  n’était-il pas que le sujet collait pile avec le thème imposé du « rendez-vous amoureux à Nantes » ? Cette fois, il pourrait participer au prochain recueil collectif de l’Association des Romanciers Nantais.

Luc n’ignorait pas que ses lecteurs (si, si, il en avait quelques-uns !) lui reprochaient de faire toujours mourir ses héros à la fin de ses histoires. Aussi regretta-t-il que le rendez-vous galant ait mal tourné et ipso facto la chute de sa nouvelle. Ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants, inimaginable et sans intérêt ! Il n’y était pour rien si le personnage lui échappait et que la rencontre devait obligatoirement mal se terminer. Et puis, après tout, il y avait cette fois un indéniable progrès puisque Jean-Jacques survivait à sa mésaventure ! Après réflexion, il décida de garder cette ébauche sous le coude. Il avait encore en tête une autre fiction franchement plus romantique, voire même légèrement érotique et surtout, surtout, se terminant bien.

A suivre.

 

 

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